Paul Jouve (1878-1973)


A une époque où l’école des Beaux-Arts et les académies offcielles ou particulières prônent l’étude du modèle humain, Paul Jouve s’intéresse très tôt à l’étude des animaux, encouragé par son père, Auguste Jouve, paysagiste et portraitiste réputé. Ce dernier l’emmène dès son plus jeune âge dans les musées parisiens et aux jardins des plantes et d’acclimatation.
A l’âge de 16 ans, alors que Paul Jouve apprend l’art de la gravure et de la lithographie chez Henri Patrice Dillon parallèlement à ses études d’art, il présente au célèbre Salon des Artistes Français de 1894 un dessin des Lions d’Abyssinie. Ces fauves, offerts par l’Empereur d’Ethiopie au Président de la République sont saisis sur le motif par l’artiste au jardin des Plantes, ainsi qu’il le fera tout au long de sa carrière, visitant également zoos et abattoirs, et à l’occasion de ses nombreux périples.
Il est dès lors remarqué par Renée Binet, l’architecte en charge de la construction de nombreux bâtiments à l’Exposition Universelle de 1900, qui lui commandera à cette occasion une importante frise réalisée en grès par Alexandre Bigot pour en orner la porte monumentale, ainsi que deux groupes de lion. Il lui consacrera également en 1903 un article élogieux de 10 pages dans Art et Décoration et dira de son œuvre :

 

 

 

« Jouve savait, par une rare intuition, dégager ce qu’il y a d’architectural dans les grands fauves, son dessin n’était pas la copie naïve de l’effet de la crinière ou du pelage de ces beaux animaux. Son œil ne voyait pas ces détails ; la construction seule l’intéressait, la nature en passant son crayon prenait l’aspect d’un bronze, d’un bronze assyrien ou égyptien ».
Voila de quoi asseoir un début de carrière déjà très prometteur.

Le soutien de la Galerie Bing chez qui il expose en 1905 lui permet de financer ses voyages en Europe et Algérie.
Ses nombreux périples entrepris tout au long de sa vie au gré des bourses octroyées en Algérie (1907-1909), en Afrique équatoriale (1931) ou en Extrême-Orient (Angkor, Inde du Sud en 1922-1923); ou d’évènements historiques, telle la Grèce – Mont Athos et Salonique – pendant la 1ère guerre mondiale, lui permettent de rapporter de nouveaux vocabulaires et de nombreux répertoires graphiques et animaliers que son talent de dessinateur, illustrateur, graveur et sculpteur met admirablement en scène.

Après deux ans passés comme pensionnaire de la villa Abd-El-Tiff, à Alger, l’équivalent de la villa Médicis à Florence, Paul Jouve revient à Paris et expose en 1911 à la Galerie des Artistes Modernes, plus de cent trente dessins et quatre sculptures dont le Singe à la statuette. Quelle énigmatique oeuvre que cette sculpture mettant en scène un cynocéphale assis, arborant une expression indéfinissable lorsqu’il tient dans sa main une statuette momifiée d’un singe, également cynocéphale qui n’est autre que la représentation du dieu Thot. Dieu des écrivains, Thot préside à la scène du jugement dernier ou l’on pèse dans les balances divines les bonnes et mauvaises actions de l’âme du défunt.
Et quelle maîtrise d’avoir pu transcrire, en sculpture, avec autant de justesse et de finesse l’expression intriguée et fascinée, presque humaine, de ce singe se faisant face dans une représentation anthropomorphique d’un autre temps où certains animaux étaient alors élevés à la noble condition de passerelle entre les hommes et les dieux.

La presse est unanime et salue la force contenue et l’architecture de ses figures, la fermeté de ses modelés et son sens précis des formes ; l’œil de Jouve va même au-delà du visible et saisit l’instantané, le fugitif, le silence parfois ; l’animal sort des lignes du dessin, se plaira-t-il à dire.
Unanimes, la presse, les critiques et les collectionneurs le sont tout autant en 1921, lorsque le groupe des Quatre, réunissant les talents de Paul Jouve, Jean Goulden et François-Louis Schmied sous la direction de Jean Dunand, se crée pour exposer à la Galerie Georges Petit, chaque année jusqu’en 1933, du mobilier et objets d’art, des peintures, des reliures et des émaux.
Quatre ans avant l’exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de 1925, cette association donnera déjà l’intonation à ce qu’on appellera, conséquemment à l’exposition, les Arts Déco.

Parallèlement Paul Jouve expose régulièrement avec les artistes animaliers dont il devient chef de file, à la galerie Brandt dès 1929, rebaptisée Galerie Malesherbes lorsqu’elle est reprise par Edouard-Marcel Sandoz vers 1933, puis, après la guerre, à la galerie Art vivant et enfin, de 1948 à 1957, au cercle Volney, également acquis par Sandoz.
Par ailleurs il co-préside avec Pompon le groupe des Douze artistes animaliers de 1931 à 1933.

La carrière de Jouve est jalonnée de commandes prestigieuses, pour le Pavillon du Cambodge de l’Exposition Coloniale de 1931, le Paquebot Normandie en 1935 , ou l’Exposition Internationale des Arts et Techniques de 1937 pour laquelle il exécute une immense tête de taureau qui ornera la cascade des jardins du Trocadéro.
Ce succès qui ne se démentira pas, est ponctué et relayé par les ouvrages qu’il illustrera tout au long de sa carrière: Le livre de la jungle de Kypling en 1919, Un pèlerin d’Angkor de Pierre Loti en 1930, Paul Jouve de Charles Terrasse en 1948, Le Roman de Renard de Maurice Genevoix en 1959 pour n’en citer que quelques uns.

Les années suivant la seconde guerre mondiale voient de belles rétrospectives de son Œuvre et les dernières années de sa vie, Paul Jouve bien que moins sollicité par la commande demeure un artiste prolifique, entouré de ses grands amis animaliers Edouard Marcel Sandoz et Gaston Suisse.

Sa vie durant, Jouve met à profit ses multiples dons au service de l’animal, du dessin, de la statuaire, sans jamais se trahir ou se départir de sa virtuosité. Le grand voyageur qu’il était, des tentes des bédouins à Angkor, accorde à son œuvre une richesse unique, faite de lumière, d’architecture, d’expressions ou d’un imaginaire à nulle autre pareille. Cet œuvre unique, sans compromission, et la pluridisciplinarité de l’artiste explique la rareté de ses sculptures, lesquelles, une fois le modèle créé, étaient réalisées au gré des commandes ; ainsi, pour chacun de ses modèles, on ne connait que quelques exemplaires, qui se comptent souvent à moins de dix ou quinze, tout aussi recherchés aujourd’hui qu’elles étaient admirés à l’époque.

« Depuis l’époque magadalénienne, la bête occupe tout autant la sculpture sinon plus que la figure humaine. En fait l’homme s’est souvent dérobé derrière elle, et plus souvent encore, le dieu, de sorte qu’elle nous offre les caractères les plus primitifs des types et des espèces. Soit à l’état d’attribut, soit à l’état de totem, nous sommes près de la considérer comme la plus puissante des créatures. Souvenez-vous des contes populaires. Les bêtes y sont organisées par familles sacrées  ; chacune d’elle appartient à une société hiérarchisée, et possède tout ou partie du pouvoir magique. Elle a plus de science que l’homme. Elle le doue à volonté. Lui même a sans cesse recours à elle. On dirait qu’elle fait partie d’un monde antérieur au nôtre, et plus fort. Le pouvoir qu’elle distribue est, d’ailleurs, indépendant des dieux, qui n’apparaissent pas auprès d’elle. C’est ce pouvoir animal que représentent les fétiches des sauvages et la sculpture d’Egypte. Les Assyriens, en qualité de conquérants, nous en donnent une image brutale. Le Christianisme, enfin, le rattache au symbolisme de l’esprit. Ainsi de tout temps la statuaire a répondu à une mystérieuse intelligence de l’animal. »
Emmanuel de Thibert, Art et Décoration, 1920

 

Cette figure dans l’exposition:

Force Animale:
œuvres de Paul Jouve, Gaston Suisse Maurice Prost, Roger Godchaux, Armand Petersen, Hélène Arfi….

du samedi 3 mars au samedi 28 avril 2018

 

images:(c) Stéphane Briolant